Spectres

C. avait mal à la tête ce soir. Rien de bien grave. Il s’est endormi sur le canapé. Au début, j’étais juste embêtée pour lui. J’ai continué à regarder Quotidien, à traîner sur mon téléphone. Je lui caressais la tête de temps à autre. Je regardais la couverture se lever au rythme lent de sa respiration. Petit à petit, les spectres sont revenus. 

C. est endormi sur ce même canapé, il y a un an, il y a huit mois. C’est un jour de cure de chimiothérapie, le lendemain, la semaine suivante. Il est midi, quinze heures, vingt heures. Ciaran est épuisé. Il n’a pas mangé, il ne mangera pas avant le lendemain. Il dormira mal et peu. 

Je suis désemparée. Je ne peux rien faire. Je fais le moins de bruit possible. Je m’occupe le corps et l’esprit. Je vérifie qu’il n’a besoin de rien. J’attends qu’il se réveille. Mais quand il se réveillera, je ne pourrai rien faire de plus. 

Plus de six mois après la fin de la chimiothérapie, les spectres reviennent. Je les avais crus partis un moment. Je me retrouve seule, à nouveau, si seule. Je vais dans la salle de bains et je pleure. Toute seule. Comme toutes ces fois où je ne savais pas quoi faire, où je pouvais rien faire d’autre que pleurer et attendre que le temps passe, que la douleur s’atténue, que la vie reprenne. 

C’est ce que j’essaie de me dire alors que toutes les sensations enfouies jusqu’ici se bousculent dans mon corps. La vie a repris. Différemment, mais elle a repris. C’est fini, c’est fini, c’est fini. Je me répète ces mots et plus je les répète, plus les larmes affluent. La solitude, l’injustice, le désarroi, l’incompréhension. Et aujourd’hui, une sorte d’incrédulité : tout ça est-il réellement arrivé ? 

Quand je retourne dans le salon, C. se réveille. J’ai séché mes larmes. Je ne veux pas lui parler de sa chimio. Mais il me demande si ça va et mes pleurs n’attendaient que cette question pour revenir. Je n’avais pas terminé de pleurer. Tout n’était pas sorti. Je rejoins C. sur le canapé. Je lui parle, je pleure, de plus en plus fort, et les sensations reviennent avec les souvenirs, de plus en plus fort. J’étais seule pour m’occuper de lui, je ne savais pas comment faire. On n’apprend pas à une jeune femme à gérer le cancer de son mari. On n’apprend pas non plus à un jeune homme à gérer sa chimio. On se débrouille avec ce qu’on a, avec ce qu’on est. On devient une autre personne, on s’accepte plus ou moins bien. 

Les spectres reviendront. 

5 commentaires sur “Spectres

    1. Merci Aurélie ! Je suis toujours un peu absente, j’ai du mal à revenir sur les blogs et je suis même en train d’hésiter à revenir un jour… Mais j’aime toujours lire tes commentaires chaleureux et bienveillants ! J’espère que tu passes un beau début d’année 2021.

      Aimé par 1 personne

  1. Est-ce que ça t’a apaisée d’avoir pu en parler un peu avec lui ?
    Même si c’est derrière vous, le trauma a laissé sa marque.
    Peut-être que tu relâches aussi, à travers ces pleurs, des émotions que tu ne t’étais pas forcément autorisée à ressentir/relâcher au moment des chimios, pour être forte pour ton mari (et pour toi-même).

    (toute émotion refoulée vient un jour réclamer ses droits, je pense… et il faut la laisser s’exprimer, pour la libérer)

    Quoi qu’il en soit, je t’envoie plein de pensées chaleureuses, et j’espère que les spectres ne viendront pas t’enquiquiner trop régulièrement ~~

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    1. Ca m’apaise toujours de lui parler et de lui faire un GROS câlin 🙂
      Si j’ai le courage, je reparlerai de la « gestion » (je n’aime pas trop ce mot, trop dur, trop factuel) de ce traumatisme. Il est bien plus atténué qu’avant, grâce à beaucoup de thérapie ! 😉
      J’espère que tu vas bien, en étant absente des blogs et d’Instagram je ne sais même pas si tu continues à publier et comment ça se passe pour toi.

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      1. Alors longue vie aux gros câlins et à la communication, si ça permet de t’apaiser ❤

        Contente de lire qu'il s'atténue, mais tu me sembles faire un énorme travail pour aller dans ce sens donc ça ne m'étonne pas.

        J'ai fermé mon blogue temporairement, pour diverses raisons, mais j'aimerais remettre la blogosphère au centre de mes priorités, car c'est une communauté dans laquelle j'aime bien évoluer mais dont je me suis un peu éloignée. Donc j'y reviens progressivement, et le blogue aussi dans un futur relativement proche…
        Aller bien c'est un concept relatif, surtout quand on est de nature anxieuse, avec ce contexte sanitaire et les projets persos qui volent en éclats depuis un an,.. Je me construis et me déconstruis, ça prend du temps, celui qu'il faut 🙂

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