De l’autre côté

« On ne peut pas changer tout ce que l’on affronte mais rien ne peut changer tant qu’on ne l’affronte pas ». Quand j’ai entendu cette citation de James Baldwin dans le film I’m not your negro, ma vie était belle. Je trouvais cette phrase magnifique, et vraie, mais ce n’est que de longs mois plus tard que j’en ai compris le sens. Ou plutôt, que tout son sens s’est imposé à moi.

En ce moment ma routine est la suivante : yoga, boulot, promenade, discussions, Quotidien, série sur canapé avec couette, tisane et chocolat. On passe la nuit et on recommence. Le temps passe toujours avec cette curieuse lenteur accélérée. J’ai du mal à me souvenir des dates, des jours de la semaine. Je dois tout noter au risque d’oublier. Je vis toujours hors du temps malgré la routine qui s’est installée dès le début du confinement. Mais je vais mieux. Vraiment. J’ai passé un énorme cap et je crois que cette fois, il n’y a pas de retour. J’espère. Je sens que quelque chose a définitivement changé. J’ai encore du mal à expliquer concrètement quoi. Je le savoure et j’attends la suite sans l’appréhender. Je me pose toujours beaucoup de questions mais j’accepte de ne pas avoir de réponse. Je choisis de faire face à l’avenir et je suis prête à l’accueillir. J’ai la tête qui bouillonne de projets, d’idées, d’envies. Je rigole, je souris, je suis heureuse sans raison. 

Ça ne veut pas dire que je ne suis plus jamais négative, en colère, frustrée, impatiente, fatiguée. Evidemment, je reste un être humain. Mais j’arrive enfin au point que j’avais presque atteint à la fin de l’été. Ce tournant que j’étais en train de prendre en septembre, c’est finalement en novembre que je l’ai négocié. Ca ne s’est pas fait du jour au lendemain, et je ne m’en suis pas aperçue immédiatement. Je ne sais même pas trop comment, ni quand, j’en suis venue à me dire “ça y est. J’y suis”. Et si vous me demandez “où ça ?” je crois que je vous répondrai “de l’autre côté”. De l’autre côté de la montagne, de l’autre côté du tunnel, de l’autre côté de l’océan. Ou bien “au bout”. Au bout du chemin, au bout du voyage. Je ne sais pas quelle image vous préférez. Mais où que je sois, j’y suis bien, et c’est là où je dois être. 

J’ai encore beaucoup de doutes et de peurs, surtout liés au cancer et à la fertilité. Je ne peux pas empêcher cette pointe de superstition de grimper dès que je me sens totalement sereine. C’est terrible, non, de devoir avoir peur de tout quand on va mieux, car on a vécu le pire du jour au lendemain. Mais je sais que j’aurai beau essayer de me préparer au pire, s’il doit revenir, je ne serai jamais prête. Alors peut-être qu’au contraire, il vaut mieux essayer de ne pas y penser. Et en attendant, profiter de tout. Ma tante m’a dit une fois que j’avais fait l’expérience, bien trop tôt, bien trop jeune, de l’importance de chaque seconde qui passe. C’est vrai. Avoir pensé perdre mon mari, avoir cru devenir veuve à vingt-six ans, ça m’a fait prendre conscience que je veux passer autant de temps que possible à vivre pleinement. Et pas juste survivre difficilement. 

Quand le cancer a débarqué dans nos vies, j’ai passé beaucoup de temps à être en colère, à ne pas comprendre, à en vouloir au monde entier. Puis les mois passant, j’ai longtemps cru que je n’avais pas d’autres choix que d’être forte, courageuse, me lever chaque matin et continuer ma vie. C’est seulement aujourd’hui que je me rends compte que j’avais le choix et que j’ai fait le bon pour moi. Que je ne pouvais pas changer ce que j’affrontais, mais rien ne changerait si je ne l’affrontais pas.

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