Le jour où le cancer est entré dans nos vies


Le jour où le cancer est entré dans nos vies avait bien commencé.

C’était un mardi, le 8 du mois, deux ans et trois mois pile après notre mariage. Depuis le décès de mon chat un 8, j’avais commencé à ne plus tant aimer les huit, que j’attendais pourtant avec impatience les mois suivants notre mariage, et qui même deux ans après, me faisaient toujours sourire car ils marquaient un nouveau mois dans cette aventure à deux.

C’était une belle journée d’octobre, anormalement estivale. La veille au soir avait été une terrible soirée, passée principalement à pleurer au téléphone avec mes parents qui essayaient de me rassurer : mon mari était entre de bonnes mains, le personnel médical ne semblait pas inquiet, c’était probablement un désagrément bénin et pas urgent. Mon père avait réussi à me calmer et j’avais même passé une nuit normale. Le matin je me sentais beaucoup plus sereine : mon père avait raison, à part un cas incroyable et rare, qui donc par définition avait peu de risques de nous arriver, c’était une fausse alerte, un mauvais moment à passer, plus de peur que de mal. J’étais allée travailler, ma cheffe avait été étonnée de me voir et moi étonnée de son étonnement : je n’allais quand même pas rester chez moi à attendre les résultats du scanner, ou me ronger les ongles impatiemment à la clinique.

J’avais décidé d’aller voir mon mari entre midi et deux, pour le soutenir moralement, et de revenir au travail l’après-midi. J’avais laissé mes affaires au bureau, confiante, sûre que j’allais y retourner. Il faisait tellement beau et chaud, la ville était tellement magnifique, rien ne pouvait m’arriver.

Je sortais tout juste du travail, m’apprêtais à mettre mes écouteurs pour faire le trajet en musique jusqu’à la clinique, quand j’ai vu le numéro de mes parents s’afficher. J’ai décroché, guillerette. Je me sentais tellement optimiste : c’était ma façon, aveugle à la réalité, de chasser toute possibilité d’une mauvaise nouvelle. J’ai essayé de déchiffrer le ton de mon père quand il m’a dit qu’il avait reçu un appel du chirurgien par rapport aux résultats du scanner. Il m’annonça que les nouvelles étaient mauvaises et je sentis mon cœur se serrer. J’essayais de comprendre tout ce qu’il me disait mais j’avais déjà l’impression que je n’étais plus tout à fait dans mon corps. Ce n’était plus moi qui vivais cette vie, je n’étais plus vraiment là. Je n’étais plus que spectatrice, tout ce qui arrivait et allait arriver, ce n’était pas ce que j’étais censée vivre.

J’ai pleuré tout le long du coup de fil et du trajet jusqu’à la clinique. Je suis arrivée devant la chambre de mon mari, l’infirmière qui allait devenir ma préférée m’a demandé si ça allait et pour la première fois, mais pas la dernière, j’ai répondu honnêtement « non ».

Mais le cancer n’était pas encore entré dans nos vies à ce moment-là Il avait juste commencé à pointer le bout de son nez.

J’avais dit à ma mère la veille « et si on lui trouvait un cancer ? ». J’avais dit ça pour conjurer le mauvais sort. Par superstition : si je pensais au cancer, alors il ne pouvait pas arriver. J’en rigolerais le lendemain, je dirais à mon mari « tu imagines, j’ai carrément pensé qu’on allait te trouver un cancer ! ». J’avais dit ça pour que ma mère me dise « Mais non n’importe quoi, ça n’a rien à voir, ça ne peut pas être ça, tu dramatises ». Mais à la place je l’avais entendue légèrement hésiter puis me répondre « hé bien si c’est ça, on verra à ce moment-là, on fera avec ». Je lui en avais presque voulu de me dire ça. Elle devait me rassurer, pas me dire ça ! Rapidement pourtant, en repensant à ce moment, je lui fus reconnaissante de ne pas m’avoir menti. De ne pas avoir fait semblant que tout irait bien alors que tout pouvait aller mal. C’est cela, en vérité : quand tout a commencé à basculer, j’étais finalement contente que ma mère ne m’ait jamais promis que tout serait facile.

Après les résultats du scanner, mon mari a dû se faire opérer en urgence. Je ne suis pas retournée au travail pendant les trois semaines qui ont suivi. Ma collègue et amie a posé son après-midi pour rester avec moi. Elle m’a rejointe chez moi, m’apportant mes affaires restées au bureau. Je devais retourner à la clinique pour rapporter le passeport de mon mari – la veille il n’était pas censé rester et n’avait rien sur lui. Je suis revenue dans la chambre peu avant qu’il ne doive descendre au bloc. Pendant l’opération je suis restée avec mon amie. Elle m’a emmenée dans un parc, il faisait toujours si beau. Je lui suis tellement reconnaissante d’avoir été avec moi, au moment où le cancer est entré dans nos vies. Pour de bon.

C’était une journée tellement étrange. Interminable, irréelle, improbable. Inattendue. Elle n’aurait jamais dû arriver dans nos vies, cette journée, et combien de fois ai-je voulu qu’elle n’ait jamais eu lieu.

J’étais assise dans l’herbe quand mon père me rappela pour me donner des nouvelles de l’opération. Et c’est là, alors que j’étais assise dans l’herbe avec mon amie dans ce parc de Toulouse, sous un splendide soleil d’octobre, pendant que mon mari était en salle de réveil dans une clinique de l’autre côté de la Garonne, que le cancer est entré dans nos vies.

7 commentaires sur “Le jour où le cancer est entré dans nos vies

    1. Je réponds avec beaucoup de retard, désolée… Je n’arrive pas du tout à être régulière sur la blogosphère !!

      Merci pour ton commentaire en tout cas. C’est exactement ça, une journée où tout bascule. Où plus rien ne sera comme avant… Je voudrais vraiment continuer de raconter cette expérience, ce traumatisme, mais j’ai du mal à m’y (re)mettre. Il y a pourtant tant à dire !

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  1. Il y a des jours comme ceux-là qui changent toute une vie et nous sommes parfois tellement pris dans notre routine que l’on oublie que tout peut basculer d’un instant à l’autre, à partir d’un simple coup de téléphone. Ton article me donne envie de savourer de manière plus présente chaque petit instant, aussi simple et beau soit-il, parce qu’on ne sait pas quand sera la prochaine fois où on pourra simplement en profiter sans des choses plus sérieuses à gérer. Il a dû t’en falloir du courage pour publier cet article ! J’espère que tous les prochains 8 octobre de votre vie seront bien plus heureux que celui qui a tout changé ❤ (PS : j'adore la photo que tu as mise !)

    Aimé par 1 personne

    1. J’écrivais à l’instant que je n’arrivais pas à revenir régulièrement sur les blogs, donc désolée de mon absence et mon retard infernal !! Mais merci de continuer à me suivre et me laisser tes commentaires qui me touchent toujours autant.

      Ce que tu dis , c’est exactement ce que je ressens depuis octobre 2019… J’espère que ça va s’arranger en effet 🙂

      Des bisous !

      J'aime

  2. Coucou, j’ai fait plusieurs pauses de blogging et je venais rattraper mon retard quand j’ai vu ton article. C’est une sacré épreuve et c’est courageux d’en parler, ca doit te faire du bien de mettre des mots dessus.

    Quand j’étais enfant le 8 c’était mon chiffre préféré et puis c’est devenu le 15 depuis l’adolescence. Mais en 2015 ma famille a eu des gros soucis de santé pendant quelques mois. Depuis je déteste 2015 (et le 15) et il y a toujours un avant après. A chaque fois que je regarde en arrière, un ancien voyage de 2014, un vieil article de 2013, mon code obtenu en 2013, je peux pas m’empêcher de comparer à 2015 et me dire » c’était 1 an avant, 2 ans avant.. « . Mais ce qui compte ce sont les projets et ce que l’on fait après.

    Tout ça pour dire que j’espère que tout ça sera vite derrière vous et que vous ferez de jolies choses le 8 octobre 2021 pour remplacer les autres 8. Je vous envoie plein de pensées positives. Force à vous 💪 !

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    1. Coucou, ça me fait plaisir d’avoir de tes nouvelles !

      Merci beaucoup pour ton commentaire. Parfois j’hésite encore à continuer d’en parler mais je pense que j’en ai besoin, et que ça peut aider d’autres personnes.

      Ca me rassure ce que tu dis, car je fais exactement pareil… il y a vraiment un avant et un après, c’est clair.  » ce qui compte ce sont les projets et ce que l’on fait après » oui ! Mais ça prend du temps et du courage pour en arriver là.

      J’espère que tu vas bien, de ton côté !

      Aimé par 1 personne

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