Saïla

Je me rappelle de la première fois que j’ai vu ta drôle de tête. Je me suis dit que tu avais un air bizarre et j’étais un peu déçue. Papa et Maman m’avaient dit que Cécile et moi allions avoir un chat et moi je m’attendais à un chat normal, un chat comme ceux qu’on croise dans les rues, un chat comme tout le monde. J’aurais dû pourtant me douter que c’était impossible qu’on ait un chat comme tout le monde ! Et malgré ton nez écrasé et ton visage renfrogné, dès qu’on t’a ramenée à la maison j’ai su que j’allais t’aimer pour toujours.

Je me suis souvent dit que j’aurais aimé te connaître chaton, quand tu n’étais qu’une mini boule de poils. Tu avais presque neuf mois quand tu es entrée dans nos vies, et tout juste seize ans quand tu es partie. Tout le monde me dit que c’est un très bel âge, que tu as eu une superbe vie, c’est vrai. Tu es partie au bon moment, dignement, avant de souffrir, chez toi, bien entourée, c’est vrai. C’est vrai mais ça n’atténue en rien la peine quotidienne qui a pris place depuis que tu n’es plus là.

Je sais que le temps estompera la douleur de ton absence mais en attendant, je la ressens tous les jours. Quand je me lève et que tu ne m’accueilles pas dans le salon. Quand je prends mon petit-déjeuner et que tu n’es pas en train de grimper dans l’évier pour lécher je ne sais quoi qui traîne. Quand je pars et que je ne viens pas te dire au revoir sur le canapé. Quand je rentre et que tu ne miaules pas comme une folle dès que tu m’entends arriver. Quand les chats voisins viennent à la fenêtre et que tu n’accours pas pour les faire fuir. Quand un brin de soleil arrive et que tu ne vas pas t’y réchauffer. Quand je m’installe sur le canapé et que tu ne m’as pas piqué ma place. Quand je laisse quelque chose traîner par terre et que je ne t’y retrouve pas dessus. Quand je vais me coucher et que je sais que tu ne me réveilleras pas au moins trois fois dans la nuit.

J’imagine ta jolie mine contrariée, tes bruyants ronrons, tes pattounes carrées, tes petites léchouilles, et j’ai juste envie que tu sois là à côté de moi.

Je pensais que j’étais prête à te perdre, que je m’étais faite à l’idée que tu étais vieille et qu’un jour tu ne serais plus là. Mais comment être prête après plus de quinze ans à t’aimer tous les jours.

C’est un peu étrange non, d’écrire un article à propos de son chat. D’être dévastée car son chat est mort. Alors que le monde s’écroule doucement mais sûrement autour de nous et que des gens perdent des êtres chers, je me sens un peu bête.

Mais tu es un être cher, un membre de la famille bien particulier, et je sais que si ceux et celles qui n’ont jamais eu d’animaux pourront trouver ça étrange, ridicule ou déplacé, ce ne sera pas le cas de tous et toutes les autres qui ont un jour ressenti cet amour très fort et très spécial.

J’espère qu’il existe un endroit où tu es en paix, où tu fais des longs sprints, où tu dores tes poils au soleil et où tu te gaves de crevettes et de Danette vanille. Je t’aime et tu me manqueras toujours.

J’ai pleuré comme une madeleine en écrivant cet article, mais pour finir sur une note rigolote, j’ai choisi plein de photos représentant parfaitement Saïla, et ça m’a fait sourire.